Laryngectomie totale : et après, on fait quoi ?
Par So Spitch
Quand une ortho reçoit l’appel d’un patient laryngectomisé pour la première fois, elle sait déjà ce qui se passe de l’autre côté du téléphone : elle devine la détresse, elle mesure l’enjeu, et elle sait que ce patient a vraiment besoin d’un suivi. Mais elle se dit, en toute bonne foi, qu’elle ne peut rien pour lui, notamment parce qu’elle n’est pas assez formée. Alors elle décline, tente de réorienter et raccroche avec ce petit malaise qu’on connaît bien.
Ce qui se répète surtout, c’est que ces patients peinent à trouver quelqu’un. Et cette situation repose en grande partie sur des idées reçues qu’on n’a jamais eu l’occasion de questionner.
Sur le profil de ces patients d’abord : non, ce ne sont pas forcément des hommes de 60 ans avec un lourd passé alcoolotabagique. Sur ce que la chirurgie implique ensuite, parce que beaucoup d’orthophonistes en libéral sous-estiment à quel point ces patients ont besoin d’un suivi après leur sortie d’hôpital.
Cet article essaie de remettre à plat quelques angles morts : ce qu’on croit savoir, ce qu’on ne sait pas lire dans un dossier, ce qu’on oublie d’évaluer… et vous donne une vision plus claire du travail avec ces patients-là.
Le profil qu’on imagine… et la réalité
Quand on entend “patient laryngectomisé”, le profil qui vient spontanément c’est : homme, 60 ans, tabac, alcool, trachéostome dans le cou, suivi hospitalier. Donc pas pour nous : trop technique, trop spécialisé, trop lourd. Et puis il y a tout ce matériel qu’on ne connaît pas, ces canules, ces adhésifs… quelque chose qui nous tient à distance avant même qu’on ait rencontré le patient.
Ces représentations sont compréhensibles mais elles sont aussi en partie fausses, ou du moins incomplètes et surtout, stigmatisantes.
Les données épidémiologiques confirment que le cancer du larynx touche majoritairement les hommes entre 50 et 70 ans, avec un pic autour de 65 ans, et que le tabac seul est à l’origine de 75 % des cancers pharyngo-laryngés, l’association tabac-alcool multipliant le risque jusqu’à un facteur 40.
Mais depuis les années 80, l’incidence diminue chez les hommes et augmente chez les femmes, corrélée à l’exposition croissante aux mêmes facteurs de risque. Et puis il y a d’autres étiologies : l’amiante, le virus HPV, les patients immunodéprimés, les hydrocarbures. Le profil du patient laryngectomisé est donc plus varié qu’on ne l’imagine.
Et surtout, ces patients rentrent à domicile. Beaucoup ont besoin d’un suivi en libéral, et l’accès à une orthophoniste formée est rarement évident.
Ce qu’on ne sait pas lire dans un dossier
Prenons “T3N1M0”. Si personne ne vous a expliqué la classification TNM, ces trois lettres ne vous disent absolument rien. Pourtant elles résument tout ce que le patient a traversé avant de vous rencontrer, et elles conditionnent en partie ce que vous allez trouver en séance.
Le T décrit l’extension tumorale, le N l’atteinte ganglionnaire, le M la présence ou non de métastases. Ce qui nous intéresse directement en tant qu’orthophonistes : un stade T3 correspond à une corde vocale figée ou à un début d’envahissement du cartilage thyroïdien. Un stade T4, c’est une tumeur qui a franchi ce cartilage et s’est étendue au-delà du larynx. T4N0M0 signifie donc une tumeur avancée, sans atteinte ganglionnaire, sans métastase, et dans la grande majorité des cas, une laryngectomie totale.
Savoir lire ça, c’est comprendre le parcours du patient avant qu’il franchisse votre porte. Côté médical, c’est savoir que derrière ces lettres, il y a eu une RCP, des examens, des décisions qui ont mobilisé toute une équipe. Ça change la façon d’aborder une première séance.
Côté patient, ça a souvent commencé par des signes discrets (dysphonie, dysphagie…), la première consultation ORL, les examens, les biopsies. Et puis il y a eu l’annonce, la chirurgie, la perte de la voix… Comprendre tout ça, c’est arriver à la première séance post-opératoire avec un autre regard sur ce que le patient a traversé.
Canules, implants, adhésifs : le matériel qu’on ne connaît pas
Canules, cassettes ECH, adhésifs, implants phonatoires… autant d’éléments absents de notre formation initiale ou lointains, qu’on doit pourtant être capables de manipuler, d’expliquer, voire de prescrire nous-mêmes (oui). Pour beaucoup d’entre nous, c’est là que se situe la vraie appréhension : pas la prise en soin en elle-même, mais ce matériel inconnu qui semble demander une expertise qu’on n’a pas.
Le patient repart du bloc avec une canule rigide, remplacée ensuite par une canule souple dont le choix dépend de plein de paramètres. Il n’y a pas de règle universelle : tout est fait au cas par cas, avec des essais et des ajustements.
Les cassettes ECH (échangeurs de chaleur et d’humidité) remplacent la fonction nasale perdue en filtrant, humidifiant et réchauffant l’air inspiré. Elles se portent en permanence, avec plusieurs modèles disponibles selon le patient.
L’implant phonatoire est un petit tube en silicone qui traverse la paroi entre la trachée et l’œsophage pour dévier l’air expiré et permettre la production d’une voix trachéo-œsophagienne. Ce n’est pas l’implant qui vibre mais la muqueuse de la bouche œsophagienne. Chaque patient développe donc sa propre voix, avec sa propre couleur.
La rééducation vocale s’appuie principalement sur deux approches : la voix oro-œsophagienne et la voix trachéo-œsophagienne via implant. La voix oro-œsophagienne repose sur l’apprentissage de l’indépendance des souffles, étape fondamentale et souvent sous-estimée dans les descriptions qu’on en lit. Le patient doit comprendre que l’air ne passe plus par la bouche pour respirer, et que pour produire un son il faut faire entrer de l’air dans l’œsophage, pas en expirer par le trachéostome. La voix trachéo-œsophagienne demande quant à elle une coordination pneumo-phonique efficace : inspirer, obturer le trachéostome, expirer pour sonoriser. Les premiers essais se font avec l’accord du chirurgien, une fois la cicatrisation jugée satisfaisante.
Les deux voies ne s’excluent pas. L’implant n’est pas toujours posé en première intention, et travailler la voix oro en parallèle constitue un filet de sécurité utile si l’implant devient temporairement inutilisable.
Ce qu’on oublie d’évaluer
La laryngectomie totale ne touche pas que la respiration et la phonation, et c’est souvent là qu’on est le moins bien préparées. Parce qu’après une laryngectomie, c’est toute la vie quotidienne qui est impactée (déglutition, loisirs, etc.).
La majorité des patients présentent par exemple une anosmie ou une hyposmie parce que la respiration se fait uniquement par le trachéostome et court-circuite complètement les voies nasales. Des techniques existent pour travailler l’olfaction en séance car c’est aussi notre champ d’intervention, et c’est souvent une découverte pour les patients qui ignorent la possibilité de cette rééducation.
Ce qu’on peut faire maintenant
Ce qui freine la plupart d’entre nous, ce n’est pas le manque de compétences cliniques. C’est de n’avoir jamais vu tout ça en profondeur et “à volonté” pour s’approprier la manipulation du matériel, les techniques démontrées sur de vrais patients, comprendre les situations cliniques commentées par quelqu’un qui les vit au quotidien. Parce que lire une description d’implant phonatoire dans un manuel, c’est très différent de le voir en vidéo avec les gestes qui vont avec.
C’est le parti pris de la formation La laryngectomie totale sur so-spitch.fr : des vidéos accessibles à vie, qui couvrent l’ensemble du parcours, y compris bien sûr le travail de la voix oro-œsophagienne et de la voix trachéo-œsophagienne. La formation arrive le 2 avril avec une offre de lancement pendant quelques jours seulement !