Rock mon Thyro, Rock

Un article de Aurélie Ravera-Lassalle

 Ou il est question de mécanismes laryngés 

La présentation du système laryngé se fait souvent en opposant la production de fréquences graves et la production des fréquences aigus en lien avec un mécanisme d’émission : le mécanisme M1 et le mécanisme M2. Il existe physiologiquement 4 mécanismes laryngés [Henrich, 2006 ; Roubeau, 2009] mais concentrons-nous sur ces deux mécanismes. 

Le mécanisme M1 appelé aussi « registre lourd », « cordes épaisses » ou voix modale, correspond à des plis vocaux courts et épais qui participent en intégralité à la vibration avec une fermeture glottique plus longue et un muscle thyro-aryténoidien actif. Il intervient principalement dans l’émission sonore des fréquences graves. 

Le mécanisme M2 appelé aussi « registre léger », « cordes fines » correspond à des plis vocaux longs et fins avec une phase de fermeture plus courte et une mise en jeu de la partie superficielle du bord libre du pli vocal lors de la vibration (réduction de la masse vibrante). L’activité du muscle thyro-aryténoïdien décroit au profit de celle du muscle crico-thyroïdien qui intervient principalement dans l’émission sonore des fréquences aigues. 

 Lors du changement de mécanisme du M1 au M2 ou du M2 au M1, on va observer une zone d’instabilité qui s’appelle le passage et peut concerner plusieurs notes. Quand ce passage est 

mal maîtrisé, sur une voix non travaillée, on constate une désonorisation ou un décrochage dans l’émission sonore et quand le passage est maitrisé, il sera homogène et inaudible. Notons que dans certains styles de chant, il est souhaitable de faire entendre ce passage ou au contraire de le gommer. Une voix travaillée peut donc avoir un passage audible mais uniquement parce que ce sera un effet voulu par le chanteur. Il existe une portion de recouvrement de ces deux mécanismes où les notes peuvent être émises à la fois en M1 ou en M2 [Amy de la Bretèque, 2012]. 

Le mécanisme laryngé fait donc référence à un positionnement physiologique. La mise en jeu des muscles vocaux va avoir une incidence sur le positionnement des cartilages laryngés. 

Ou il est question de bascule thyroïdienne. 

Nous avons vu que dans le mécanisme 1, c’est le muscle thyro-aryténoïdien qui est actif puis son action décroit au profit du muscle crico-thyroïdien dans le mécanisme 2. 

On peut se demander quelle action le muscle va provoquer au niveau des cartilages laryngés pour permettre l’émission des fréquences aigues. 

On décrit que sous l’action du muscle crico-thyroïdien, le cartilage thyroïde bascule sur le cartilage cricoïde mettant en tension le muscle thyro-aryténoïdien ou muscle vocal. Le crico-thyroïdien est d’ailleurs appelé le tenseur des cordes vocales [Le Huche, 1991]. 

On retrouve cette notion de bascule thyroïdienne dans la majorité des livres qui présentent l’anatomo-physiologie laryngée en France et ailleurs : « L’action du muscle crico-thyroïdien est de diminuer la distance entre les cartilages cricoïde et thyroïde par étirement du cartilage thyroïde vers le bas » [Mac Farland,2006] ; « Le cartilage s’articule avec le cricoïde, formant 

l’articulation crico-thyroïdienne, laquelle permet un mouvement de bascule du cartilage thyroïde sur le cricoïde ou inversement, ce mouvement permet l’allongement des cordes vocales » [Heuillet-Martin, 1997]. 

La bascule thyroïdienne est reprise par la technique vocale Estill voice training [Estill,1992] qui donne deux positionnements possibles au cartilage thyroïde : vertical ou basculé. 

Dans les animations 3D plus récentes sur l’anatomo-physiologie laryngée, on retrouve encore cette notion de bascule thyroïdienne pour mettre en tension les plis vocaux [Cambrai, 2013 ; Bethea média, 2014]. 

Ou il est question de bascule cricoïdienne 

Si la bascule thyroïdienne est évoquée de façon quasi systématique pour mettre en tension les plis vocaux. On retrouve un peu plus rarement la notion de bascule cricoïdienne. Dans le livre d’Heuillet-Martin précédemment évoqué, il est fait mention de deux bascules possibles [Heuillet-Martin, 1997]. On retrouve cette notion dans le livre de Corbière et Fresnel dans laquelle est évoqué en plus du mouvement de bascule du cricoïde, un mouvement de bascule des aryténoïdes [Corbière, 2001]. Enfin, On retrouve une bascule cricoïdienne avec un cartilage thyroïde fixe dans certaines animations 3D [Canault, 2015]. 

Dans la technique vocale Estill, il est aussi question de bascule cricoïdienne mais non pas pour fermer l’espace crico-thyroïdien mais pour l’ouvrir avec une implication selon eux du muscle crico-pharyngien [Estill, 1992]. 

Who Rocks ? 

Une étude scanographique de 2016 remet en cause la bascule thyroïdienne. Cette étude montre que pour accéder aux aigus, le seul mouvement de cartilage laryngé observé est l’approximation cricothyroïdienne. Avec une inclinaison postérieure de l’anneau cricoïdien et un déplacement postérieur passif des cartilages aryténoïdes, on provoque un étirement des plis vocaux. 

Pour aller dans les fréquences encore plus aigues de la tessiture, un mouvement d’inclinaison postérieure supplémentaires de l’anneau cricoïdien est observé puis un mouvement de rotation et de bascule des cartilages aryténoïdes s’ajoute, déplaçant le processus vocal postérieurement et inférieurement et conduisant à un allongement du pli vocal. 

Au total, la bascule cricoïdienne permet de réaliser 14 demi-tons, ce qui correspond presque exactement à l’augmentation de hauteur que les chanteurs examinés ont dit qu’ils pouvaient atteindre avec leur M1. Une fois ce mécanisme épuisé, les chanteurs vont passer en M2, grâce à une bascule supplémentaire du cartilage cricoïde et à un mouvement de rotation et de bascule des cartilages aryténoïdes. 

Cette étude scanographique semble montrer que le cartilage thyroïde reste fixe et que c’est le cartilage cricoïdien qui bascule, parfois accompagné d’une bascule des aryténoïdes selon la hauteur chantée [Unteregger, 2016]. 

Pourquoi a-t-on si longtemps pensé que c’est le cartilage thyroïde qui était mobile. L’anatomie fonctionnelle et donc dynamique n’étant pas accessible jusqu’alors et les cartilages thyroïdes étant au-dessus du cricoïde, il paraissait logique, selon Aude Lagier d’ancrer le cricoïde et de mobiliser le thyroïde. Les études fonctionnelles ont par la suite montré qu’en réalité c’est le cricoïde qui se mobilise (et parfois aussi les aryténoïdes). Toujours, selon Aude Lagier, cela s’explique au niveau anatomique par le peu de fixité possible du cricoïde par rapport au thyroïde qui est directement solidaire de l’os hyoïde par la membrane thyro-hyoïdienne [Lagier, 2019]. Dans son étude sur les larynx excisés, elle a d’ailleurs choisi de fixer le thyroïde sur le banc et de mobiliser le cricoïde parce que c’était aussi plus facile géométriquement parlant [Lagier, 2016]. 

En bref, il semblerait que ce soit le cricoïde qui se mobilise le plus. Aude Lagier nuance toutefois car le thyroïde n’est pas totalement fixé à l’os hyoïde et il est possible qu’il existe aussi des mouvements de ce dernier, même s’ils ne sont pas au premier plan par rapport à ceux du cricoïde. Elle conclut de la même manière que le Pr. Antoine Giovanni : il en résulte un rapprochement antérieur des deux cartilages et le résultat endo-laryngé n’est pas très différent au final, quel que soit le cartilage qui bouge le plus dans l’absolu [Giovanni, 2014, 2021]. 

Mais il conviendra de s’habituer à dire « Rock, mon Crico, Rock ». 

BIBLIOGRAPHIE

  • Henrich N. (2006). Mirroring the voice from Garcia to the present day: Some insights into singing voice registers, Logopedics Phoniatrics Vocology, 31, 3-14. 
  • Roubeau B., Henrich N., Castellengo M. (2009). Laryngeal vibratory mechanisms: the notion of vocal register revisited. Journal of Voice, 23(4), 425−438. 
  • Amy de la Bretèque B. L’équilibre et le rayonnement de la voix. Marseille : Ed Solal ; 2013. 
  • Le Huche F, Allali A, Anatomie et physiologie des organes de la voix et de la parole, deuxième édition, collection phoniatrie, Masson 1991 
  • Mac Farland David H, L’anatomie en orthophonie, parole, voix et déglutition. Ed Masson, 2006 
  • Heuillet-Martin G, Garson-Bavard S, Legré A. Une voix pour tous. Tome 1 et Tome 2. Ed Solal (Marseille) 1995 
  • Estill J, Primer of commpulsory figures : Level One. Santa Rosa california : Estill Voice training 
  • Cambrai Lucie, le larynx, son rôle dans la phonation : https://youtu.be/ZVIxVgPgIpA 
  • Bethea Medical Media, How the larynx produces sound, 2014 : https://youtu.be/b89RSYCaUBo 
  • Corbière S, Fresnel E, Freche C. La voix : la corde vocale et sa pathologie 
  • Canault M, Rastello O, le larynx, rôle des muscles du larynx : https://youtu.be/MbV6q47Seig 
  • Unteregger F, Honegger F, Potthast S, Zwicky S, Schiwowa J, Storck C. 3D Analysis of the Movements of the Laryngeal Cartilages During SingingThe Laryngoscope VC 2016 The American Laryngological, Rhinological and Otological Society, Inc 
  • Lagier A. Toute l’anatomie pour l’orthophonie : Parole, déglutition, audition, phonation. Deboeck, 2019 
  • Lagier A, Approche expérimentale de la collision entre les plis vocaux en phonation et du phonotraumatisme : Études in vivo et sur larynx humains excisés. Thèse présentée pour obtenir le grade universitaire de Docteur. Décembre 2016 
  • Giovanni A, Lagier A, Henrich N. Physiologie de la phonation. Encycl Med Chir, oto-rhino-laryngologie, 20-632-A-10, 2014 
  • Giovanni A, la voix : anatomie, physiologie et explorations. Deboeck, 2021. 

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