Bruxisme, un coupable idéal ?

Moi, Christian F, 35 ans, bruxeur

Un mardi soir, en écoutant les messages laissés pendant la journée sur le répondeur du cab, je tombe sur un véritable appel à l’aide. Une dame pleure et supplie à l’autre bout du fil. « Madame Cambrai, je n’en peux plus, mon mari fait un bruit horrible en dormant, comme des crissements de pneus avec sa bouche. Aidez-moi, vous êtes mon dernier espoir. Tuuuuuut. ». Quel étrange message ! Des crissements de pneus avec sa bouche ? Hum, première fois qu’on me le décrit comme ça mais ça ressemble quand même très fort à du bruxisme cette histoire. Je rappelle dans la foulée pour prendre un rendez-vous. Je veux vraiment en avoir le coeur net.

Attention, toute sensation que vous auriez sur le fait que cette histoire de dame qui supplie et pleure au téléphone serait quelque peu exagérée est complètement justifiée. D’ailleurs, je lève tout de suite la supercherie, le mari, Christian F. est un patient fictif.

Tout simplement parce que dans la vraie vie, les patients comme Christian ne pensent pas directement à l’orthophonie pour une problématique de bruxisme. Souvent, ils ne se rendent même pas compte qu’ils gardent les dents serrées la majorité du temps….Et surtout, ils sont à mille lieues de penser que ce comportement a un rôle-clé dans le trouble pour lequel ils viennent initialement nous voir.

Avant de continuer, une petite définition.

Bruxisme : n.m. activité musculaire masticatoire répétitive caractérisé par un serrement ou un grincement des dents.
Ce comportement se produit en dehors des fonctions de déglutition, mastication, phonation; il est effectué sans aucun but précis : on parle par conséquent de parafonction.
On distingue le serrement dentaire (bruxisme statique, encore appelé « centré ») et le grincement (bruxisme dynamique « excentré »)
Notons que ce comportement se manifeste dans 80% des cas la nuit.

Les premiers indices.

Souvent, c’est le dentiste qui constate une usure dentaire (ou encore une fêlure, une cassure dentaire,…), ou l’ostéopathe qui remarque des dysfonctions de l’Articulation Temporo-Mandibulaire. Ces deux professionnels sont donc en première ligne pour évoquer le comportement de serrage au patient. Le premier proposera une gouttière occlusale, principalement destinée à protéger les dents; l’autre proposera en première instance des séances visant à soulager le patient.

Ok, mais en quoi ça concerne l’orthophonie?

La mâchoire est sur le plan anatomique et fonctionnel en lien avec la langue, le larynx, les cervicales, les épaules, les chaînes musculaires du dos et elle contribue plus globalement à l’équilibre postural.

Donc, tout déséquilibre de la mâchoire pourra provoquer des adaptations et entraîner des compensations des structures musculaires.

L’heure du bilan

Imaginons: quelques semaines plus tard, voilà donc notre Christian F. (pour fictif) qui arrive au cabinet pour un bilan.

Durant notre entretien, je commence l’interrogatoire: « là maintenant, avez-vous les dents en contact ? Est-ce habituel pour vous ? Est-ce confortable ? ».
Et les accusations de Madame se confirment. Il avoue tout. Il confesse même qu’il garde toujours les dents en contact; pour lui c’est carrément sa position de repos. #oklm

Il me confirme aussi que son dentiste a remarqué que ses dents étaient élimées et qu’il consulte régulièrement un ostéopathe pour des douleurs à la mâchoire. 

Bingo, je tiens bien un bruxeur !


Quelles conséquences pour Christian F. ?

Lors de cette première consultation, j’explique à Christian que ce comportement inconscient n’est pas anodin et que la majorité des symptômes qu’il me décrit sont liés à ce bruxisme (limitation de l’aperture buccale, difficultés de mastication, usure dentaire). Mais que cela peut aussi avoir des conséquences sur son état de santé global (acouphènes, otalgies, douleurs musculaires cervicales, dorsales, maux de tête, fatigue au réveil, vertiges,…).

Je rajoute que le bruxisme est même considéré comme un trouble du sommeil,  40% à 50% des patients adultes atteints d’apnées du sommeil présentant une activité de bruxisme nocturne. 2

C’est pas parce qu’on doit fermer la bouche qu’il faut serrer les dents.

La plupart du temps, les personnes qui ont un contact dentaire continu ressentent même une fatigue musculaire quand ils se forcent à desserrer; parfois ils ont même l’impression de devoir fournir un effort pour maintenir un espace libre entre les dents.

C’est lié au cercle vicieux du serrage dentaire: quand on serre les dents, il y a surstimulation des récepteurs sensitifs profonds de la mâchoire, ce qui entraîne une perte de sensibilité, et par conséquent une perte de proprioception. 3

La tendance à serrer les dents n’en sera qu’accentuée et le patient aura, même avec la meilleure volonté du monde, des difficultés à adopter une autre posture mandibulaire.

Dans l’idéal, le contact dentaire ne devrait se faire qu’environ 15 minutes cumulées dans la journée, autrement dit lors de la simple fonction de déglutition (lors des 1500 à 2000 déglutitions par jour).4

Et nous on propose quoi du coup ?

De le soulager

Les massages, étirements, et mobilisations de la mâchoire (contracté/ relâché, assouplissements des masséters, des cervicales, …) vont déjà permettre de soulager les symptômes. On n’hésitera pas à faire appel à un ostéopathe pour ce pôle de la rééducation si besoin.

De lui faire prendre conscience de la parafonction

Même si seulement 20% des bruxeurs présentent un bruxisme « éveillé », diurne, on invitera tous les patients bruxeurs à prendre conscience du geste inapproprié. 

Le bruxeur devra être attentif à son mode de survenue, aux éléments déclencheurs. Il pourra également essayer d’en déterminer la cause (stress? fatigue? contrariété? douleur?) et les moments où survient le bruxisme.

Cette phase d’auto-contrôle est nécessaire pour que soit rendue consciente une mauvaise habitude devenue automatique. 5

De le déconditionner de la parafonction

Rendre conscient ce comportement ne fait pas tout!

Il est prouvé que le fait de proposer une « inversion des habitudes » au patient constitue une autre étape fondamentale de la rééducation.

On propose au patient une activité opposée au bruxisme.

Ce seront par exemple: un mouvement d’ouverture de bouche, ou la recherche de l’espace libre interdentaire. 6

Orthlieb et Duminil ont décrit la séquence « position de repos/ déglutition/ position de repos » en guise d’activité opposée au bruxisme; cela contribuerait à installer avec succès et de façon pérenne une posture de repos mandibulaire saine. 3, 7

Le patient est invité à penser très régulièrement à sa mâchoire: « ai-je les dents serrées? » Il réajustera ensuite avec l’astuce qu’on aura sélectionnée avec lui en séance et qui s’avère la plus adaptée à lui.

Mais si Christian bruxe la nuit, comme changer cette mauvaise habitude?

On sait qu’un comportement appris en journée pourra être transféré la nuit, à condition que Christian respecte scrupuleusement les étapes précédemment citées; en voici un rappel:

  1. le geste inappropié est rendu conscient;
  2. il est remplacé par une activité autre pour déconditionner l’habitude néfaste.

Dernière étape et non des moindres: pour qu’il puisse être automatisé, ce nouveau comportement devra être proposé de très nombreuses fois en phase consciente (la journée) ; ainsi il pourra être transférable aux comportements nocturnes.

C’est ce qu’on appelle la rééducation neuro-sensorielle: elle va permettre de déconditionner cette parafonction orale et d’installer un nouvel apprentissage en mémoire proprioceptive, de façon durable, voire définitive. 8

Pour que Christian y pense très fréquemment durant la journée, on pourra avoir recours à des stimuli visuels (par ex: installer une photo de mâchoire sur le téléphone, qui sera visible à chaque déverrouillage de l’écran, …), à des alarmes sur le téléphone, à des rappels écrits sur post-it,…la seule limite est notre imagination.

C’est un vrai travail, au quotidien, mais c’est la seule manière pour qu’inconsciemment s’opère un changement.

La balle est dans ton camp, Christian!

Conclusion

Il semblerait que les techniques faisant appel à l’auto-contrôle du patient, à sa compliance dans le traitement et l’ajustement de ses comportements afin d’éradiquer la parafonction qu’est le bruxisme, constituent une thérapeutique idéale et ayant fait ses preuves au niveau scientifique.

C’est grâce a la formation Osteovox, thérapie manuelle co-fondée par Alain Piron, que j’ai pu découvrir en 2015 ces éléments qui ont considérablement enrichi ma pratique et m’ont ouvert l’esprit sur une pratique plus globale.

Cette thérapie neuro-sensorielle et comportementale accompagnera idéalement le port d’une gouttière occlusale, dont les objectifs premiers sont en général atteints (éviter l’usure dentaire et redistribuer les forces de l’appareil manducateur),  mais qui malheureusement ne permet pas à elle seule d’éradiquer définitivement le bruxisme. 9

Quoi qu’il en soit, le bruxisme fait partie intégrante de nos prises en charge, du moins en ce qui concerne le bilan, qui permettra d’évoquer au patient le lien entre ses habitudes de serrage et la problématique qui l’amène en orthophonie.

Un accompagnement pluridisciplinaire (dentiste, ostéopathe, orthophoniste, sophrologue, posturologue,…) permettra à Christian d’être considéré dans sa globalité.

#orthospower

bibliographie

1J Oral Rehabil. 2018 Nov;45(11):837-844. doi: 10.1111/joor.12663. Epub 2018 Jun 21.
International consensus on the assessment of bruxism: Report of a work in progress.

2 Durán Cantolla J, Alkhraisat MH, Martínez-Null C, Aguirre JJ, Guinea ER, Anitua E1. Frequency of obstructive sleep apnea syndrome in dental patients with tooth wear. J Clin Sleep Med. 2015 Apr.

3 Guillot, Marine: « Le bruxisme en pratique clinique odontologique: évaluation des pratiques professionnelles », Médecine humaine et patholohie, septembre 2017, dumas-01584312

4 Société Française d’Orthopédie Dento-Faciale. Déglution primaire en orthodontie, http://sfodf.org/Deglutition-primaires-en orthodontie

5 Bartlett D, Ganss C, Lussi A. Basic Erosive Wear Examination (BEWE): a new scoring system for scientific and clinical needs. Clin Oral Investig 2008

6 Azrin NH, Nunn RG. Habit-reversal: a method of eliminating nervous habits and tics. Behav Res Ther. 1973 Nov

7 Orthlieb JD, Duminil G. L’alliance thérapeutique ou la prise en charge cognitivo-comportementales (PECC). In: Duminil G, Orthlieb JD et al. Le Bruxisme tout simplement. Espace ID; 2015

8 Lobbezoo F, Van Der Zaag J, Van Selms MK, Hamburger HL, Naeije M. Principales for the management of bruxism. J Oral Rehabil. 2008 

9 Ré JP, préface de Orthlieb JD. Orthèses orales, gouttières occlusales, Apnées du sommeil et ronflements, Protège-dents. Guide Clinique, Edition Cdp 2011