Patients TDAH : pourquoi une séance peut-elle devenir si épuisante ?
Par So Spitch
À la fin de la séance de Chloé, votre bureau ressemble à la braderie de Lille le dimanche matin (un chantier 😆).
Il y a trois jeux ouverts, douze feutres sans bouchon, des crayons sous la table et une consigne qui a connu environ huit variantes avant abandon.
Vous aviez pourtant commencé avec une seule activité et une cible thérapeutique précise…
Puis vous avez reformulé, relancé, recadré, négocié encore deux minutes, sorti un jeu de secours, récupéré le crayon, encouragé, changé de support…
Chloé a 10 ans, un TDAH diagnostiqué et un TDL pour lequel vous la recevez chaque semaine.
Quand elle repart, vous avez vidé votre jauge d’énergie. Et il n’est que 9h30. Et surtout, côté objectifs, vous trouvez que la séance était loin du compte.
Pourtant vous avez tout donné, alors qu’est-ce qui a péché ?
Vous rembobinez…
L’activité était-elle trop longue ? Le matériel pas assez motivant ? Trop stimulant ? Eut-il fallu prévoir quelque chose de plus ludique ? Varier encore plus ? Recadrer plus tôt ? Moins recadrer ? Commander ce nouveau jeu incroyable aperçu hier soir sur Instagram ?
Soyons réalistes : pour la prise en soin des patients TDAH en orthophonie, il nous manque parfois des billes.
Et ce n’est même pas une figure de style mais une difficulté qui revient souvent dans vos messages. Une collègue ortho nous écrit : « J’ai l’impression de toujours manquer de billes pour les patients TDAH. » Une autre explique que « c’est pas toujours simple » et qu’elle manque d’outils pour gérer les troubles de l’attention qui impactent ses séances.
Alors avant de commander un nouveau jeu, voici donc trois choses à avoir en tête pour vos séances avec les patients TDAH :
1. Chloé n’arrive pas toujours avec la même disponibilité, et ça peut ÉNORMÉMENT varier.
Les difficultés associées au TDAH ne sont pas linéaires : une séance peut super bien se passer et la suivante être très peu productive… voire chaotique.
Car Chloé n’arrive pas à chaque fois avec les mêmes ressources : une grosse fatigue, une émotion intense, une maladie ou une journée particulièrement coûteuse peuvent mettre encore un peu plus sa motivation dans les choux, et exacerber certaines spécificités sensorielles et exécutives.
La Chloé que vous recevez aujourd’hui n’a donc peut-être pas accès aux mêmes ressources que celle de la semaine dernière. Même patiente, même activité, mêmes compétences sur le papier… mais une disponibilité complètement différente.
Le savoir vous évite déjà de conclure que vous êtes devenue une moins bonne ortho entre deux rendez-vous, puis d’utiliser des solutions ad hoc.
2. Chloé est venue. Sa motivation est restée à la maison avec son bol de Miel Pops.
Que Chloé soit assise devant nous ne signifie pas forcément qu’elle a embarqué dans le projet thérapeutique (ce serait beaucoup trop simple).
Dans leur théorie de l’autodétermination, les psychologues Deci et Ryan situent la motivation sur un continuum allant de l’amotivation à la motivation intrinsèque, en passant par plusieurs formes de motivation plus ou moins autodéterminées.
Peut-être que Chloé vient en séance parce que ses parents ont pris le rendez-vous, pour leur faire plaisir, pour éviter une discussion pas franchement réjouissante à la maison, pour le Mac Do promis en échange… ou parce que cette prise en soin a vraiment du sens pour elle (même à 10 ans c’est important, surtout chez nos patients TDAH).
Dans tous les cas, qu’elle soit là face à nous ne nous dit rien pour l’instant sur sa motivation alors que c’est un élément essentiel dans la réussite de la prise en soin. Et une motivation moribonde ne se résout pas avec un nouveau jeu.
3. Elle peut à la fois être capable de réussir et échouer, et ça arrive même souvent.
C’est une distinction hyper-importante à garder en tête :
Devant une même réponse erronée, il y a plusieurs possibilités. Peut-être que Chloé ne possède pas encore la compétence qu’on attend d’elle. Mais peut-être aussi que cette compétence est bien là, mais que Chloé ne parvient pas à la mobiliser à cause du stress, d’une surcharge attentionnelle ou des conditions dans lesquelles on la sollicite.
Et si l’on passe à côté de ces nuances, on peut relancer, reformuler, simplifier ou changer d’activité sans vraiment comprendre ce qui vient de se produire et en croyant l’aider.
Pour Chloé, l’enjeu est capital car à force d’échouer à montrer ce qu’elle sait faire, elle pourrait finir par croire qu’elle n’est tout simplement pas capable et entrer dans la boucle de l’impuissance acquise.
Voilà comment on peut terminer une séance complètement vidée, même en ayant mobilisé tout ce qu’on sait faire.
Le problème, c’est qu’à l’œil nu, ces trois situations pourraient se ressembler énormément et se manifester de la même manière.
Apprendre à les distinguer demande des repères précis sur le fonctionnement des patients TDAH. Une fois qu’on a ces repères, le décrochage, l’inattention apparente ou les comportements qui nous déconcertent deviennent bien plus lisibles.
Ça change quand même pas mal la séance, pour nos patients comme pour nous.
Et pour aller plus loin, Florine Faisant et Jérôme Bianchi, orthophoniste, neuropsychologue et auteurs dans le domaine des TND, ont conçu la formation Le patient TDAH en orthophonie. Elle arrive à prix de lancement du 17 au 20 septembre sur So Spitch !