Ces patients que l’on suit déjà et pour lesquels la question auditive devrait se poser
Par So Spitch
La surdité, beaucoup d’entre nous pensent que ça ne les concerne pas. Pas notre patientèle. Pas notre spécialité. On laisse ça aux collègues qui travaillent en CAMSP, en centre d’implantation ou prennent explicitement des patients sourds.
Et pourtant, les chiffres disent le contraire : nous sommes bien concernées. La surdité est le trouble sensoriel congénital le plus fréquent, avec environ 1 enfant sur 1000 à la naissance. À 20 ans, on passe à 6 enfants sur 1000 présentant une surdité toutes profondeurs et toutes causes confondues. Et quand on ajoute le vieillissement auditif physiologique, qui touche une part grandissante de la population, on comprend que ces patients-là ne sont pas dans un service spécialisé. Ils sont dans nos cabinets. Et souvent, on les suit déjà pour tout autre chose.
L’enfant suivi pour retard de langage : et si c’étaient ses oreilles ?
C’est peut-être la situation la plus fréquente. On reçoit un enfant pour retard de langage oral. On évalue, on travaille la compréhension, le lexique, la phonologie. Ça avance un peu, puis ça stagne. On se demande ce qui bloque.
Or, en l’absence de dépistage néonatal ou quand celui-ci est passé entre les mailles, le diagnostic de surdité se fait le plus souvent devant un retard de langage, vers 18 mois voire plus tard, car les autres capacités du nourrisson rendent le déficit auditif difficile à repérer par l’entourage. L’enfant réagit aux bruits, se retourne quand on l’appelle. Tout semble normal.
Mais avec une surdité légère, entre 20 et 40 dB de perte, un grand nombre de sons de l’environnement sont perçus. Pourtant certaines consonnes ne le sont pas, et ce manque de discrimination peut impacter la compréhension du message verbal. Pour les enfants les plus fragiles sur le plan des apprentissages, cela entraîne des difficultés pas toujours mises en lien avec la surdité.
La conclusion, formulée par les audiophonologistes, est sans ambiguïté : devant tout type de difficultés d’apprentissage, il faut réaliser un bilan auditif. Est-ce qu’on le demande systématiquement pour les enfants que nous suivons ? Pas toujours. Et surtout, quand on reçoit le résultat, est-ce qu’on sait vraiment quoi en faire ?
L’enfant qui fatigue, qui décroche, qui “n’écoute pas”
On connaît toutes cet enfant-là. Celui qui tient 20 minutes en séance puis décroche. Celui qui est décrit comme « fatigable » par ses parents et ses enseignants. Celui dont on dit qu’il a du mal à se concentrer, qu’il n’écoute pas, qu’il « entend ce qu’il veut ». Parfois, on évoque un trouble de l’attention. Parfois, des troubles du comportement ou du caractère.
Ce qu’on sait moins, c’est que même une surdité peu profonde génère une surcharge cognitive importante. Dès que les seuils auditifs sont moins bons, le niveau d’émergence nécessaire à l’analyse de la parole n’est pas suffisant. La part de la mémoire de travail dédiée à l’écoute et à la compréhension augmente. L’enfant n’a plus assez de ressources cognitives pour mener à bien la mémorisation, le raisonnement, la préparation de sa prise de parole. Quant à penser à autre chose en même temps, cela devient impossible.
En pleine période d’apprentissage, la baisse auditive peut entraîner une surcharge cognitive avec des difficultés attentionnelles ainsi que des troubles du comportement et du caractère. Autrement dit, l’enfant qu’on nous adresse avec « troubles de l’attention » ou dont les parents disent qu’il est « dans sa bulle » peut être un enfant qui compense silencieusement un déficit auditif. Il s’épuise à essayer de comprendre ce qu’il perçoit mal, et quand il n’en peut plus, il décroche. Ou il s’agite. Ce n’est pas qu’il n’écoute pas : c’est qu’écouter lui coûte infiniment plus qu’aux autres.
Alors oui, les difficultés attentionnelles et les troubles du comportement peuvent avoir mille causes. Mais la question auditive devrait faire partie de notre raisonnement clinique, surtout quand les progrès stagnent.
L’enfant aux performances irrégulières : le piège de l’otite séreuse
Autre situation classique. Un enfant suivi pour des difficultés de langage ou d’apprentissage progresse, puis régresse. Certaines séances se passent très bien, d’autres sont laborieuses. On cherche des explications : la fatigue, la motivation, une mauvaise semaine à l’école.
Et si c’était l’audition qui fluctuait en arrière-plan ? L’otite séromuqueuse, très fréquente chez l’enfant de moins de 6 ans, n’est ni douloureuse ni fébrile. L’enfant ne se plaint de rien. Mais la caisse du tympan est remplie par un liquide qui gêne la transmission du son. Cette surdité de transmission est par nature fluctuante : quand l’otite se résorbe, l’audition remonte.
On a toutes des enfants avec des otites séreuses dans notre patientèle. Mais fait-on le lien entre les épisodes d’otite et les fluctuations de performances que nous observons en séance ? Et si on le fait, sait-on le noter et le communiquer à l’ORL de manière à ce que ça pèse dans la décision thérapeutique ? Parce que c’est précisément ce type d’observations cliniques que les médecins attendent de notre part.
L’adulte qui fait répéter
On change de registre. On reçoit parfois des patients adultes pour des bilans ou des suivis en lien avec des troubles cognitifs, des difficultés de communication ou un accompagnement après un AVC. Et dans l’anamnèse, on note que le patient fait souvent répéter, qu’il monte le son de la télé, que sa famille se plaint qu’il ne comprend pas.
La surdité acquise chez l’adulte est un handicap invisible. La perte auditive entraîne un remaniement profond dans les relations avec l’entourage, en raison des difficultés de communication et d’un handicap que les normo-entendants ont du mal à se représenter. La vie sociale est compromise, l’activité professionnelle parfois remise en cause.
Quand cet adulte est dans notre cabinet, sommes-nous en mesure de distinguer ce qui relève d’un trouble auditif périphérique et ce qui relève d’un trouble central ? Savons-nous lire son audiogramme pour comprendre ce qu’il perçoit et ce qui lui manque ? La réponse, pour beaucoup d’entre nous, c’est non. Et ça veut dire qu’on risque de travailler à côté du problème.
Le patient presbyacousique : celui qu’on va voir de plus en plus
On termine avec un profil qui va devenir incontournable dans les années à venir. La presbyacousie, c’est le vieillissement physiologique de l’audition. Elle s’accompagne souvent de cette plainte si caractéristique : « ce n’est pas moi qui entends mal, c’est lui qui n’articule pas. »
Ces patients ont souvent été appareillés mais trouvent que « ça ne sert à rien ». Ils ne comprennent pas pourquoi ils entendent les sons mais ne comprennent pas la parole. Et nous non plus, si on ne sait pas ce que leur audiogramme nous raconte.
Moins de 10 % des presbyacousiques appareillés bénéficient d’un accompagnement orthophonique, alors qu’il est maintenant acquis que cet accompagnement réduit le taux d’échec de l’appareillage. L’entraînement auditif, le travail de la suppléance mentale, le développement de la lecture labiale : tout cela fait partie de notre champ de compétences. Et pour les personnes âgées, parfois déjà atteintes dans leur intégrité corporelle par d’autres difficultés, la surdité vient accentuer les angoisses de dégradation physique et mentale et menacer l’autonomie.
Ces patients ont besoin de nous. Mais pour les accompagner, il faut comprendre ce qu’ils entendent et ce qu’ils n’entendent pas.
La question n’est pas “est-ce que ça me concerne ?”
On l’a vu : les patients concernés par des difficultés auditives ne se présentent pas à nous avec une étiquette « patient sourd ». Ils arrivent parfois pour un retard de langage, un trouble articulatoire, des difficultés d’apprentissage, de la fatigabilité, un accompagnement à l’appareillage ou un suivi après un AVC. La question auditive est transversale. Elle traverse nos patientèles, quel que soit notre profil d’exercice.
Et la vraie question, c’est plutôt : est-ce qu’on a les outils pour la repérer et pour en tirer les conséquences dans nos prises en soins ? Avoir les bases en audiologie, c’est comme apprendre à lire : une fois que l’on sait, le reste en découle.
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